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L'écho d'Ève Cournoyer

« Rien ne peut anéantir quelqu'un autant / que de voir ses rêves voler en poussière. » ("Tout arrive", L'écho, 2005)

Ève Cournoyer n'est plus. La rockeuse gagnante de deux prix Socan s'en est allé avec ses chansons douces-amères, et laisse ses fans dans la stupeur la plus totale, quelques jours à peine après avoir lancé son quatrième album, « Le labeur de la fleur ».

Un extrait de son site web décrit, mieux que je saurais le faire, son approche de la chanson :

« En grande amoureuse des mots, Eve Cournoyer cultive l’art de la phrase qui cogne et qui sonne, la mélodie qui accroche et qui reste dans la tête. Son écriture, ponctuée de double sens, navigue entre l’ombre et la lumière, tantôt engagée, tantôt drôle ou romantique. »

Elle m'avait conquis à l'époque de "L'écho" (2005) grâce à son travail minutieux tant au niveau de la réalisation que pour les arrangements, son sens bien affûté de la mélodie, et les mots choisis pour leur lucidité et leur franchise, souvent directs, mais combien rafraîchissants. Au delà des guitares et du fuzz, c'est surtout ça, l'esprit du rock : l'indépendance d'esprit et l'authenticité.

En tant qu'artiste indépendante, elle a fait carrière avec les « moyens du bord » avec peu de reconnaissance professionnelle. Ses albums sont d'elle, d'un bout à l'autre : paroles, musique, enregistrement et arrangements (épaulée par des musiciens inspirés, bien sûr) et réalisation.

Du gros boulot et bien des casquettes à porter. Bien des choses à penser. Du gros stress à gérer, sans faillir, à tous les jours de sa vie. Parce que c'est ce que ça implique, l'auto-production. Ta vie passe dans la musique. C'est le fil-de-fer permanent. La simplicité INvolontaire, pour le meilleur et le pire. À la longue, ça use, surtout si l'instabilité perdure. En ces temps de convergence tous azimuts, et sans machine promotionnelle, il ne faut pas entretenir d'attentes de carrière démesurées, voire du tout.

Je l'apercevais parfois dans le Mile-end, et on avait jasé musique une fois. Elle se cherchait un espace de travail à l'extérieur de chez elle, et j'avais une proposition à lui faire à cet effet, à laquelle elle n'a pas donné suite. Je sentais chez elle le besoin de changer le mal de place, de vouloir faire de la musique dans un autre environnement. C'est ce qui ressortais de notre conversation.

Son décès me touche particulièrement parce que j'ai l'impression de voir une consoeur chansonnière rockeuse, amoureuse des mots et indépendante jusqu'au bout du pic tomber au combat, littéralement. Sa démarche d'auto-productrice, soit celle d'assumer les risques financiers à ses risques et périls, je connais. Je l'ai fait. La précarité financière, le stress et l'impression de tirer seul un gros bateau pour qu'il arrive à bon port, je l'ai fait.

Je ne me suis évidemment pas rendu au point où Ève s'est rendue dans sa carrière, et ma comparaison s'arrête un peu là. Mais le gros « cashdown de maison » que je n'avais pas et que j'ai quand même mis sur ma production, je l'ai fait. La bataille en Cour pour faire valoir mes droits bafoués par des partenaires peu scrupuleux, je l'ai menée. Bonjour les frais d'avocat, le stress et les nuits blanches.

Résultat : je traînerai un boulet sur le plan de la santé pour le restant de mes jours. Vouloir mener une carrière artistique sans un gérant fiable, sans une solide équipe ou une machine promotionnelle avec les moyens de ses ambitions revient à vouloir vivre dangereusement, en cette époque de « marketing extrême ».

« Critiquer, on aime ça... » ("C'est assez" L'écho, 2005)

Lorsque la nouvelle est sortie dimanche en fin de soirée, l'annonce de son décès (encore au conditionnel) courait sur les médias sociaux, et aussi sur le fil de presse de RDI et de LCN.

Toutefois, dès le lendemain matin, c'était silence radio aux nouvelles de 8h à la radio de la Première chaîne de la SRC. Patrick Masbourian est revenu sur sa rencontre de la semaine précédente avec la grande Ève à son émission « PM ». Vingt-quatre heures plus tard, son décès relevait déjà presque du fait divers, disparu du radar médiatique. Comme pour Ève Cournoyer, l'artiste, de son vivant.

Sur les médias sociaux, certains se demandaient pourquoi en faire tout un plat, qu'elle était pratiquement une « inconnue » et que ça arrivait aussi à d'autres tout aussi inconnus. Point de vue discutable, voire détestable, pour dire le moins.

Évidemment, juger de la qualité et de la valeur des individus à l'aune médiatique relève d'une absence d'empathie ahurissante, surtout quand le décès est brutal et inattendu.

Tout départ de la sorte est un drame épouvantable, mais comme la dame était quand même un brin connue et immensément douée, son silence résonnera immensément chez ses fans. Désolé pour vous si vous ne la découvrez que maintenant.

A-t-elle ressentie un immense vide post-partum, un intense blues post-production après le lancement de son dernier album, « Le labeur de la fleur » ? Un peu à la Dédé Fortin, qui a senti qu'il n'aurait pas la force de se relever après « Dehors novembre » et d'en faire d'autres par la suite? Qui sait... Nous n'aurons peut-être jamais la réponse. Toutefois, des bribes sortent ça et . L'endettement, la précarité et l'usure du temps auront sûrement pesés lourd ici, sans vouloir spéculer sur les motivations du décès, non-dévoilées au moment d'écrire ces lignes.

Mais il est entendu qu'en dépit des prix et des accolades qu'elle a amassé au fil de ses dix ans (et plus) de carrière, elle en aura bavé et le désespoir aura finalement eu le dessus le temps d'un cruel moment. Elle laisse au monde une fille et quatre albums, qui témoigneront de son passage parmi nous.

Repose en paix Eve Cournoyer, et merci pour la très, très bonne musique.

WoW!

Ma Grande Rockeuse méritait mieux; son indépendance, son rock, ses paroles, sa position sur des enjeux sociaux ont influencé bien des auditeurs. Malheureusement, l'industrie est remplie de profiteurs tout azimut et trop de rapaces rodent dans le ciel musical.
Merci pour ce bon papier. Je continue de croire que d'autres comme vous et moi découvriront son immense talent!
Daniel Lejeune
Montréal

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