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"When You're Strange.." - Le déjà-vu du chaman

Enfin! Avec trois ans de retard sur l'échéancier original de 2007 – et ne me demandez pas pourquoi – est arrivé en magasin le documentaire sur les Doors, « When you're strange: A film about the Doors » de Tom DiCillo, annoncé en 2005 par le groupe qui enlignait alors ses flûtes pour le 40ème anniversaire de l'album éponyme et du coup, de leur légende.


Pour l'occasion, les six albums studio du groupe ont été réédités, mais non sans subir une sérieuse cure de rajeunissement. Remixés et remasterisés, offrant un son décompressé, naturel et plus organique que jamais, la mise à niveau sonore révèle des trouvailles originellement sur les bandes (et réduites au silence au mixe final) qui font que le son des enregistrements que l'on connait des Doors depuis toujours devient, du coup, caduque.

Vous voulez entendre Jim Morrison chanter comme jamais auparavant? Voulez découvrir des intros et des couplets insoupçonnés ? Entendre des gros mots jadis censurés, des sons étouffés maintenant clairement audibles, des lignes de claviers ou de guitares qui s'ajoutent aux arrangements, et qui remontent aux sessions originales ? Bref, redécouvrir outre Morrison, Ray Manzarek, Robby Krieger et John Densmore, The Doors, groupe phare des années soixante? Procurez-vous les albums (les livrets valent leur pesant d'info, en passant), et comparez. M'en donnerez des nouvelles...

L'intérêt du documentaire lui, consistait en une entrevue donnée, et là était la grande nouvelle, par la famille Morrison pour une première fois À VIE. Celle-ci s'était jusque-là gardé de tout commentaire sur l'oeuvre et la vie du fils turbulent qui l'avait, il faut le dire, pas mal éreinté et ignoré. Donc possibilité de marquer fortement cet anniversaire avec de la substance nouvelle autour de la légende du groupe en son et en images. Ont-ils réussi? Pas autant qu'avec les rééditions sonores d'après moi. Sans vouloir bouder mon plaisir, je reste un peu sur ma faim. Il vaut le détour ce docu, mais mon enthousiasme s'arrête un peu là. Pourquoi?

Pour son air de déjà-vu sur le plan des images, pour la minceur de l'aspect narratif (sobre Johnny Depp à la narration, et qui n'est pas en cause comme tel), une impression générale de redite. Bon, on ne peut pas inventer de nouvelles images du Roi lézard, c'est vrai. N'empêche... Tout n'a sûrement pas été montré du groupe. Ni dit.

Pour certains aspects romancés de l'histoire et qui se taisent sur d'autres cruciaux; la mort de Morrison, les habitudes de consommation de sa blonde Pamela et de son trépas à Paris. L'aspect « musicographie » de l'ensemble détonne un peu quand à moi, et qui donne l'impression de rester en surface, de ne vouloir déplaire ou heurter personne.

Comme je suis un fan fini du groupe depuis plus de trente ans, que j'ai tout lu et tout vu sur eux, je suis un client difficile à satisfaire, c'est vrai. Mais « When you're strange... » n'est guère plus qu'un hors-d'oeuvre comparé à « No one here gets out alive », la bio papier de 1979 signée Jerry Hopkins et Danny Sugarman. « La vérité est ailleurs » disait Mulder...

Le compte-rendu sur sa mort est mince comme du papier à rouler et laisse une impression peu crédible, surtout si l'on sait que ce film se veut une réplique à celui d'Oliver Stone de 1991, dont les trois membres survivants ont gardé un goût amer suite à la façon dont Stone les avaient dépeint dans son film, sans grande envergure, un peu insignifiants et semblant tellement squares comparés à Morrison...

Bref au niveau de l'histoire, on en apprend peu, on ne creuse pas beaucoup, on évoque rapidement des événements-clés des débuts et on passe à autre chose. Ce film de 96 minutes aurait pu en faire vingt de plus facilement, et on les auraient prises avidemment. Mais bon.

En fait, ce film symbolique procède par thème et non pas en chronologie linéaire, un peu à l'image du propos de Robby Krieger quand il dit que « Notre musique est plus symbolique que directe ». Et quand on connait l'influence du symbolisme dans l'écriture de Morrison (William Blake et Rimbaud), la démarche va de soi.

Sauf qu'il s'en dégage par moment une impression de story-telling au premier degré, loin de l'attitude hip de l'époque et de l'aura du groupe, comme le fait de souligner le propos par des images l'illustrant littéralement. La chronologie mise en scène sonne parfois faux, comme au début ou l'on voit Morrison au volant dans le désert, qui monte le son de la radio qui annonce son décès, comme s'il venait de mourir et que la nouvelle avait été diffusée le jour même ("Today Jim Morrison died in Paris..."), tel un authentique extrait de l'époque.

Déjà, la juxtaposition de ces deux éléments me paraît douteuse. Mais surtout, l'extrait n'a rien d'authentique puisque l'annonce de son décès a été retardée d'environ cinq jours après le fait dans les médias. Ça sent parfois ainsi la mise en scène au travers du film, mais bon, ça marche quand même. On ne peut empêcher un coeur d 'aimer.

On verrait aussi dans ce film (je l'avance sous réserves) les images du film de finissant en cinéma de Morrison et qui en avaient choqué plusieurs au département de cinéma de l'UCLA, sauf Ray Manzarek qui était alors aussi en cinéma avec Morrison. L'authenticité du clip reste à démontrer, - peut-être n'est-ce qu'un remontage d'après description de Manzarek – mais elles donnent une idée du contenu de son film. Pour l'époque, ça demeure intrigant. Ah oui, il y avait aussi Francis Ford Coppola dans cette promotion de 1965, d'où l'usage de « The End » dans « Apocalypse Now » qui a contribué au rappel du groupe dans le public, qui sombrait dans l'oubli à ce moment-là.

Les images de la bête de scène qu'était Morrison, elles, valent le détour. Spectaculaire comme on l'a rarement vu sur film, et à propos de quoi la légende est intarissable. Dans ce qui a le plus circulé sur pellicule, on le voit généralement statique et pendu à son pied de micro. Ici on a une meilleure idée de l'authentique bête, que dis-je, « monstre » de scène qu'il était à son meilleur, et qui a inspiré Iggy Pop, David Bowie, et les générations rock subséquentes...

Jim Morrison fut le chaman originel du rock, le sorcier visionnaire, celui qui voyageait sous influence pour le bien-être du clan, ne l'oublions pas. C'est lui qui a donné le ton aux performances dangereuses dans le rock, l'entertainer le plus sexuel depuis l'Elvis des débuts. Vous n'êtes pas obligé de me croire, ce billet de Tom Wolfe datant de 1967 le relate amplement. Morrison aborde d'ailleurs le sujet dans cet extrait de leur passage à l'émission "Critique" diffusé sur PBS au printemps 1969, justement.


Sinon, le gros des images provient de « Feast Of Friends » le premier film tourné sur le groupe par des copains de Morrison à l'époque, et qui reflétait pas mal plus fidèlement le band de son vivant., ainsi que des images tirées de la tournée européenne de l'automne '68. Rien de très neuf sur ce point, sauf quelques beaux flashs ici et là. La montée de la tension dans le groupe est par contre habilement illustrée, et l'incident de Miami, ainsi que ses conséquences sur le groupe, est abondamment couvert.

Il est dit à ce moment que c'est Morrison qui encaisse le plus durement les répercussions de ses frasques sur le groupe. On le croit, mais ça ne creuse pas vraiment beaucoup plus; on s'en tient aux faits. Aucune entrevue récente pour mettre l'incident en perspective. En gros, c'est : Jim est down; les Doors enregistrent « L.A. Woman » ; Jim prend l'avion pour Paris; Jim meurt dans son bain à Paris; fin de l'histoire. C'est un peu court; ça manque de viande fraîche.

Pour la quantité des extras, on a déjà vu mieux, il est vrai. Un seul document en bonus, mais quel bonus toutefois! L'entrevue avec le père de Morrison, l'amiral à la retraite George S. Morrison, ainsi que de la soeur de Jim, Ann. Courte entrevue qui laisse entrevoir une famille qui a fait la paix depuis longtemps avec le fils et le frère. Une impression de simplicité et de classe se dégage de leur propos. Sinon, rien d'autre. Pas de clips en entier des extraits qu'on nous présente; rien sur leur passage à PBS dans les mois ayant suivi l'incident de Miami.


C'est pourtant pas la matière qui manque, mais elle n'est pas sur ce DVD. Dommage. Peut-être pour le cinquantième... Les Doors vivants sont passé maître dans l'exploitation de leur fond de commerce depuis un moment déjà.

À louer donc, pour voir le 30% de nouveauté qu'on y trouve, pour revoir le VRAI Roi lézard en action et tripper encore et encore sur des tounes indémodables et inusables. Le documentaire ultime sur les Doors reste à faire, d'après moi... Autrement, c'est la réédition des albums studio qui est le véritable événement de ce quarantième anniversaire en deux temps.

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