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The Who: le Voyage fabuleux de Tommy

Kit Lambert, co-manager (avec Chris Stamp) des Who, loua le studio I.B.C., un studio de Londres bon marché pour un bloc de huit semaines allant du lundi au jeudi, et le groupe planifiait de sortir l'album pour... Noël. Ils réalisèrent vite l'étendue de l'ouvrage devant eux et revinrent vite sur terre. La production de l'album allait plutôt prendre six mois, soit la même durée que pour le « Sgt. Pepper » des Beatles.

Il est entendu depuis longtemps que « Tommy » était principalement le projet de Pete Townshend. Toutefois, le groupe s'empara du projet pour le faire sien, conscient de son importance pour la suite de leur carrière, et il fut décidé de garder l'instrumentation à ce que The Who serait capable de livrer sur scène, le groupe se développant alors en formidable machine de rock au contact du public américain, qui en redemandait.

Pete Townshend présentait toutes les chanson aux groupe sous forme de maquette, ce qui lui permettait de bien évaluer le potentiel d'un titre, et pouvait en corriger les faiblesses et de rectifier le tir au besoin. Il était fréquent qu'il eut à mettre des heures supplémentaires au-delà des sessions de studio pour présenter de nouveaux titres le lendemain. Il arrivait qu'il eut des moitiés de chanson.

« Je n'ai pas écrit Tommy en ordre chronologique » a-t-il dit en entrevue. Au tout début, il disposait des pièces suivantes: « Sensation » qui avait été écrite pour une fan rencontrée en tournée, « Welcome », « Sparks » et son pendant de dix minutes, « Underture » ainsi que « We're Not Gonna Take It », une pièce dénonçant le fascisme.

Fait à noter à propos de celle-ci, le choix de la forme au moment du démo, ici exécuté (dès 1:03) par Townshend dans son studio maison: alors qu'un premier refrain s'impose immédiatement après le premier couplet dans la maquette d'origine, la version finale enfile, elle, deux couplets avant l'arrivée du premier refrain, une modification judicieuse permettant à l'histoire de s'installer avant la montée du premier refrain et qui lui donne davantage de punch.


Le groupe répondit présent au défi, et il devint vite évident qu'un album double s'imposait pour raconter l'histoire convenablement. Ce genre d'album étant encore une denrée rare à l'époque, en produire un devenait un gage de crédibilité. Les Who souhaitaient se départir de l'image du groupe à 45 tours (de fort calibre) prisonnier de son image superficielle de groupe turbulent démolisseur de guitares, d'amplis et de batterie qui commençait à faire long feu.

ORCHESTRATION

L'orchestration sur vinyle se limiterait donc aux guitares électrique et acoustique, à des claviers, à des instruments à vent pour la touche classique, et essentiellement resterait modeste pour éviter le piège de la prétention. S'attaquer à produire un opéra était déjà suffisant, nul besoin d'en rajouter avec un orchestre symphonique.

Keith Moon joua des peaux de manière à la fois disciplinée et nuancée, mais sans perdre de son imprévisibilité, et devint de facto le ciment unissant la basse de John Entwistle et la guitare de Townshend, soulignant et remplissant sous les montées mélodiques et rythmiques. À noter que durant la tournée qui s'ensuivit, il joua sans hi-hat, utilisant trois cymbales, une à sa gauche, au centre et à droite pour marquer le tempo. Il disposait aussi d'un double bass drum, et devenait ainsi une machine de rythme redoutable et inspirée.

John Entwistle livra des lignes de basse mélodiques puissantes et ajouta les cuivres qui donnèrent une touche classique et solennelle à l'album, en plus d'écrire deux chansons que Townshend ne se sentit pas apte à faire: une devait traiter d'agression sexuelle par un oncle, et une autre à propos d'intimidation. Townshend lui demanda d'écrire quelque chose d'horrible.

Reconnu pour son humour noir, pour ne pas dire macabre, Entwistle composa « Fiddle About » pour l'oncle Ernie libidineux, et décida d'inventer le personnage de « Cousin Kevin » pour la chanson traitant d'intimidation: « Pourquoi l'oncle n'aurait-il pas un fils qui bousculerait Tommy? » se demanda-t-il? « J'ai écrit ces morceaux rapidement; quand quelqu'un me passe une commande, je fais le boulot. »

Roger Daltrey, lui, se transforma littéralement et démontra une assurance toute nouvelle à titre d'interprète. Il devint la personnification de « Tommy », avec ses cheveux désormais longs et bouclés, et sur scène il développa un personnage inspiré du Christ avec une chemise à franges en daim. Il transcenda son personnage et acquit une toute nouvelle stature dans le groupe et pour le public.

Durant toute la période de production, Townshend fit écouter des maquettes et des démos à divers personnes de son entourage afin de jauger les réactions aux nouvelles chansons, et partagea son idée d'opéra-rock spirituel au journaliste Nik Cohn du New York Times qui trouva l'idée bien ennuyante. Cohn était un maniaque de pinball, et son visage s'éclaira lorsque Townshend lui demanda s'il trouverait intéressant que Tommy soit un champion de la machine à boule. Cohn lui promit qu'il soutiendrait alors le projet par une critique positive et que ça deviendrait alors beaucoup plus intéressant.

Pour Pete Townshend, l'idée de Tommy était de faire connaître les idées derrière l'enseignement de Meher Baba, tout en se gardant bien de faire du prosélytisme en son nom. Il fut néanmoins déçu, par la suite, d'en avoir fait un divertissement, noyant du coup l'enseignement de Baba dans un concept de divertissement populaire. Pour lui, le Tommy définitif est toujours dans son imaginaire.


PINBALL WIZARD

« Pinball Wizard » sortit le 1er février 1969, et fut reçu de façon mitigée par la presse rock, certains qualifiant de « tordu » le concept d'un enfant sourd, muet et aveugle champion de machine à boule. Ce, bien entendu, sans avoir le concept global en main. Toutefois, le single fut mieux reçu par le public qui l'adopta rapidement.

Par contre, chez la maison de disque Decca qui sortit l'album, la réception était plutôt froide, les Who ayant de la difficulté à être bien épaulé par eux. « Nous leur avons dit que l'album se vendrait dans les millions de copies, et ils ne voulaient rien entendre » a raconté Townshend en entrevue. « J'ai dû parler à ces gens et les brasser par le collet, en leur disant que l'album se vendrait davantage que n'importe lequel sur le marché, et d'enligner leurs flûtes. » La réaction positive envers « Pinball Wizard » contribua à faire bouger les choses.

Et au travers de tout ça, le groupe devait continuer de se produire en spectacle durant les week-ends un peu partout en Angleterre, afin de continuer à générer des revenus, ce qui leur permit aussi de tester les nouvelles compositions devant public. Ils eurent à faire la promotion de « Magic Bus » en octobre '68, en se trimbalant au travers de Londres dans un autobus à deux-étages en étant accompagné d'une ménagerie, et ce à deux reprises dans un court laps de temps, et voyagèrent même en Europe pour des promos télé; ils consacrèrent même dix-huit heures en décembre '68 au tournage du « Rock 'n roll Circus » des Rolling Stones; bref, les choses allaient à un train d'enfer.

Pete Townshend en studio, 1968

MISE AU MONDE DE «TOMMY» ET RÉCEPTION GÉNÉRALE

L'album fut complété le 7 mars 1969, et le groupe admit qu'il aurait du y avoir davantage de guitares, mais l'été approchait et l'Amérique appelait. Ils durent mettre un terme à la production. Kit Lambert donna des instructions de mixe et partit en vacances. Les voix furent mises très en avant, et le son d'ensemble était aéré pour que ça respire, voire même relaxe, ce qui firent dirent à Moon qu'il trouvait le résultat un peu étrange, « que l'on ne joue pas ainsi normalement ». L'album fut mixé aux studios I.B.C., mais l'endroit pour cela n'était pas l'idéal, et Lambert était parti en vacances...

Le 1er mai 1969, l'album fut présenté aux journalistes réunis au Ronnie Scott's Jazz Club dans Soho. L'accueil venant de ceux-ci fut tiède, pour ne pas dire glacial envers le projet, et certains ce soir-là avaient déjà plus qu'un verre dans le nez. C'était d'ailleurs dans le plan de match du groupe de les faire boire avant de leur asséner une claque musicale, certains d'entre eux ayant levé le nez sur « Pinball Wizard » plus tôt.

Mal leur en prit, les Who jouèrent les principales pièces durant une bonne heure à un volume assourdissant, avant d'enchaîner des pièces habituelles de leur spectacle, tel « Shakin' All Over » et « Summertime Blues », histoire de dégonfler toute propension prétentieuse. En dépit du fort volume sonore, personne ne se leva de son siège durant la prestation, et les critiques changèrent leur fusil d'épaule par la suite envers le projet. Mais quelques-uns eurent les oreilles qui cillèrent pendant une bonne partie de la journée du lendemain...

Tommy sortit deux semaines plus tard aux U.S.A., et en Grande-Bretagne le 23 mai. La réaction demeura tiède dans le vieux pays, mais en Amérique l'accueil fut instantané, certains DJ faisant tourner l'album intégralement en ondes. Dans le temps de le dire, le groupe y vendit au-delà de deux cent mille copies, et obtint son premier disque d'or pour des ventes de plus d'un million de dollars.

L'album resta sur les palmarès américains quarante-sept semaines et monta jusqu'à la quatrième position; il se rendit finalement jusqu'en deuxième position des palmarès anglais.

The Who devinrent, grâce à Tommy, des intouchables du rock, et l'album devint un objet-culte: les textes de Tommy furent analysés, décortiqués et interprétés à un point tel qui exaspéra Pete Townshend.The Who avait gagné son pari, mais Tommy allait devenir, pour le meilleur et le pire, un albatros sur leurs épaules...


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